Une pratique qui est donc liée à l'apaisement.  Me replonger dans ces thématiques me permet de comprendre, de remettre de l'ordre dans ma tête, de faire lien entre des situations et des ressentis. Finalement, à la manière du processus de création de narration, qui reconstruit une logique, fabrique du sens de choses disparates.

Dans mes Archives minérales, je fais resurgir dans ma mémoire des lieux que j'ai connu et les souvenirs qui y sont liés en me plongeant dans des photos familiales et des références artistiques touchantes, telles que Moebius, Andy Goldsworthy, ou encore Cosmo-Eggs des artistes du pavillon japonais de la Biennale de Venise 2019. Toutes présentent des minéraux : ici, ce sont les pierres qui me font revivre les émotions et sensations liées à ces souvenirs personnels, qui sont généralement plaisants, bien qu'empreints de nostalgie. Je les figure par des symboles qui ont du sens pour moi, et leur assemblage recrée le cadre de mes souvenirs. Je mets en place par là une manière de les graver dans ma mémoire, le plus fidèlement, pour ne pas vivre leur altérité.

Je cherche aussi dans des médias d'information, comme des podcasts et des articles qui parlent de ces sujets qui me touchent, de mon vécu. Des supports qui expliquent, qui me donnent des informations, pour mieux parler de ce que j'aime, de ce que je vis. J'ai cherché par exemple, à expliquer mon attrait pour l'astronomie dans Si loin si proche, par l'animation de la première photographie d'un météore, prise le jour même de ma naissance.

 

C'est de cette manière que chez Matisse, dans la Nature Morte au châle de Séville, l’œuvre résonne en moi par la notion d’un intérieur qui appelle à la nature. J’y ressens une plongée dans un intérieur, qui nous emmène plus loin que ce qu’il paraît être. Dans un univers, à un autre endroit, en jouant du microscopique et du détail. Dans un espace naturel. Ici dans l'œuvre de Matisse, en partant d’une pièce, d’un intérieur de vie, tandis que dans mon installation des Villages des Danses, je pars de l'intérieur de mon propre corps pour aller vers un monde rempli de villages.

Les motifs permettent un saut, un passage de mon intérieur à l’extérieur. De manière figurée, dans Motivation interactive, une lettre de motivation sous forme d'un site où chacun de mes arguments sont accompagnés d'une illustration, c'est grâce à une vraie plongée dans mes écrits que l'on trouve l'accès à la suite de ma lettre : par des clics de souris sur certains éléments, comme une fenêtre qui ouvre vers une scène de jardin d'extérieur, on plonge peu à peu et un peu plus dans mon univers. En s'immergeant attentivement dans l’écrit et les images, on peut alors vivre une excursion dans mon univers. Car dans ces textes, j'exprime mon approche personnelle de la narration interactive. Des pensées très imagées qui me viennent à son égard, et qui se matérialisent en des expressions, elles aussi imagées.

 

 

 

En revivant mes émotions en en laissant place à leur contemplation, j'ai le sentiment de m'en remettre à ce qu'évoque Jean-Louis Chrétien : « lorsque nous fermons la porte de notre chambre matérielle, le péril est toujours que la porte du cœur en vienne à s’entrouvrir ». Par là il établit une métaphore spatiale de notre intériorité 5, où peut progresser notre pensée. Cette œuvre de Matisse, cette pièce qui m'ouvre à un voyage dans mon propre imaginaire, entretiendrait donc comme un rapport entre l'espace intérieur matériel et l'espace intérieur psychique, figuré comme un temple ou un château pour Thérèse d'Avila, une arrière-boutique pour Montaigne... Des réflexions avec nous-mêmes, qui font du monologue une version intime du dialogue et qui, selon Jacques Munier dans sa revue critique sur "L'espace intérieur", donnent à notre identité une substance constamment traversée par les autres 6 autant que par notre présence au monde. En ce sens se produit l'échange entre le monde intérieur et le monde extérieur que j'effectue dans mon processus créatif.

 

 

Comme l'écriture aurait son rythme propre, d'après André Gide, il se peut que des idées viennent à l'écrit sans être apparues à la réflexion. Moi-même, je construis mes écrits par l'écoute des sons, des rythmes qui me viennent en tête. Pour Pierres Paysages précisément, comme de manière générale, je pratique l'écriture en créant des récits brefs qui se composent de fragments de vers libres. J'en construis des univers courts, et c'est ce caractère succinct qui leur permet d'avoir une personnalité dense, bien affirmée. Qui fait en même temps la force de ces nouveaux espaces, et apporte une sensation d’étrangeté.

Je vois toutes ces histoires différentes comme des petits fragments de monde qui contiennent des mondes tout entiers. Comme Patinir, qui fait la partition entre l'infiniment petit et l’infiniment grand dans ses peintures de paysages, en les nourrissant de détails.

Pour avoir, comme en étant en contact avec ses œuvres, « l’impression de tenir un univers dans ses mains ».

Je produis ainsi des mondes qui gagnent leur force par leur caractère restreint.8 Comme les mondes animaux selon Deleuze, dont les fondations ne sont faites que d'un petit nombre de stimulus : pour les tiques, ce sont la lumière, le toucher, et l'odeur. Je fais vivre ainsi mes univers par les sensations, le travail de la langue, mais aussi celui de la couleur.

Ce travail de couleurs, je l’ai d’abord observé chez d’autres. Gauguin, chez qui elle invite au voyage dans des univers lointains, réels mais imprégnés de magie, par ses chevaux sauvages blancs devenus bleus, ses eaux normalement limpides qui se couvrent d'épaisses nappes orangées.

J’ai ainsi découvert par d’autres, par Oskar Fischinger et Kandinsky, qu’elle pouvait être associée à des sons, à des sensations, et ce de manière subjective. J'en ai alors fait une animation, Si loin si proche, où des couleurs en aplat suivent le rythme d'une musique. Par l’artiste fauve Matisse, dont j’admire le travail de couleurs et de formes,  qu’elle devait être un moyen d’expression intime 9 et non pas un moyen descriptif.

Que les couleurs ne sont pas réelles à proprement parler. Et que, en ce sens, elles devraient se détacher des représentations concrètes qu’on en fait, et trouver de nouvelles formes avec lesquelles s’associer afin d’exacerber leurs pouvoirs sensationnels.

Je m'apaise dans la création même de mes illustrations, qui sont minutieuses, en utilisant la finesse du crayon de couleurs autant pour créer des aplats que des détails. De même dans l'écriture en fragments, et en vers libre en général, qui naît d’un lâcher-prise, de l’écoute des phrases et des mots qui me viennent en tête, de leur qualité sonore et rythmique.

Je suis à la recherche de  l'apaisement, comme le décrit Philippe Marion en parlant de Moebius dont l’esthétique de paysage est marquante d’ouverture : « Le droit à l’errance équivaut souvent pour eux à une quête initiatique 11 ». J’ai cherché à atteindre cette tranquillité par mes précédents projets qui élaboraient des univers à partir de sujets personnels. J'y voyais une sorte de travail cathartique, qui passait par le travail de formes et de couleurs autant que par l'écriture. Raconter des histoires pour les autres passe peut-être avant tout par l'envie de se raconter des histoires à soi-même 12, selon B.Cyrulnik, qui évoque ce besoin de raconter des histoires en affirmant le lien entre narration et résilience.

La réalité des couleurs

Faire parler des sensations personnelles

Une pratique qui apaise

Qui libère le dedans

"Traversée", rapport de diplôme - Sarah Germain

ESAL 2020

Élaboré sur Adobe Muse

Fonts : Alata / Assistant / Arapey

5. Jean-Louis Chrétien, L’espace intérieur, coll. Paradoxe, Les Éditions de Minuit,  2014

 

6. Jacques Muniers, « L'espace intérieur / Revue Critique », in L'essai et la revue du jour, 2014

https://www.franceculture.fr/emissions/lessai-et-la-revue-du-jour-14-15/lespace-interieur-revue-critique

 8. Pierre-André Boutang, « A comme Animal », L'Abécédaire de Gilles Deleuze, n°1, 1988

https://www.youtube.com/watch?v=SlNYVnCUvVg&list=PL3KuoFAFw68mZ9Qb_LtzjStwLxaIEC7DJ&index=1

9. « Couleur », in Dictionnaire culturel en langue française, sous la direction d’Alain Rey

 11.  Philippe Marion, « Nomadisme et identité graphique. Moebius, une poétique de l’errance », in MEI, nº 26

(« Poétiques de la bande dessinée »), 2007

http://www.mei-info.com/wp-content/uploads/revue26/7MEI-26.pdf

 

 12.  Conférence avec Martine Lani-Bayle, Aneta Sowik et Boris Cyrulnik, « Récits et résilience, quels liens ? »,

Université de Nantes,  2016

https://www.franceculture.fr/conferences/universite-de-nantes/recits-et-resilience-quels-liens

Chercher l’inspiration dans d’autres formes créatives

 

Partout, un besoin de narration, qui né du besoin de créer du sens

 

Faire s’accorder la forme du fond. Faire naître par l’image les sous-entendus.

Cette manière de créer qui s’est poursuivie à mon entrée à l’ESAL. Très tôt, avec Allez Hop, ce projet qui s’inscrit dans ma pratique de création d’images et de narration à partir de simples mots. Ici, plus de théâtre ni de roman. C’est de la simple conjugaison d’une expression que naît l’histoire tragique d’une lapine.

Je découvre que la narration est bien plus qu'un simple moteur dans mon processus créatif. Elle est inscrite dans nos gènes : c'est un besoin primaire. Le neuroscientifique Michael Gazzaniga décrit l’existence d’un "interprète1" en chacun de nous : un mécanisme qui

« élabore une narration à partir de nos actions et nous donne l’impression d’avoir un esprit unifié ». On crée du sens dans ce qui nous entoure, sans forcément chercher la vérité. Dans ce processus, la bizarrerie est de mise tant que les choses s’imbriquent.

C'est ainsi que s'est déroulé la création de mon grand format La bête est au balcon et la belle dans l'escalier : les formes graphiques, puisées de photos d'un lieu précis d'Épinal, m'ont inspiré des personnages. La déformation de mon visage dans une vitre crée un individu au nez monstrueux ; l'image d'un rebord de fenêtre en ferraille devient la bordure d'un balcon ; et la prise rafale de mon corps montant un escalier rend un personnage flou, en emprise de la main du monstre.

Ce besoin de narration, omniprésent, me permet d’établir une organisation logique des formes dans une image. La composition est importante dans mes travaux. Elle donne le pouvoir de faire vivre une histoire en une seule image, à la manière des impressions du studio Palefroi dont je tire l’inspiration depuis quelques années. En sortent des compositions que j'aime être équilibrées, douces à l'œil. Dans ce même grand format, les divers personnages et lieux fictifs m'ont permis d'imaginer une chronologie d’événements. Et ainsi, les formes se composent sur le papier selon la narration que je leur ai imaginé.

 

1. Nic Ulmi, « D’où vient donc notre addiction à la narration ? », in Le Temps, 2015

https://www.letemps.ch/sciences/dou-vient-addiction-narration

 

Mettre en page

Faire parler les formes entre elles

Les formes avec les textes

Les mettre en scène et créer des histoires

 

Au début,  il y a la construction

On associe des textes à des images

Un stage dans l’univers du jeu vidéo

et de l’interactivité

Un média qui a le pouvoir de sublimer la narration

De lui ouvrir des fenêtres de possibilités

 

 

Le Cosmographe (mai à août 2019)

 

Il était important pour moi d’effectuer un stage dans un milieu tel que celui de l’édition jeunesse, qui contribue à ouvrir la curiosité, ici celle des enfants, à de nouvelles thématiques.

Travailler sur la communication graphique et numérique des livres du Cosmographe m’a fait vivre une nouvelle proximité avec ces ouvrages. Cela m’a demandé de comprendre les intentions de leurs textes ainsi que ce qui faisait leur force graphique,  afin de les retranscrire au mieux par l’animation. Il fallait que leur univers, leur ambiance, jaillissent et soient perçu par le lecteur,  le temps d’une forme expressive courte.

Suite à ce stage, j’ai pu commencer à travailler en lien direct avec une autrice du Cosmographe pour la création d’un nouveau livre, pour lequel je suis l’illustratrice. Bien qu’étant habituée au travail de la relation texte-image et à me baser sur des écrits pour construire des formes illustratives, c’est cette plongée dans l’univers poétique de la maison d’édition et des livres qu’elle distribue qui m’a permis d’atteindre la justesse expressive demandée pour des livres jeunesse.

Ce livre fait partie d’une collection qui propose des livres ludiques avec des histoires qui mettent en avant les particularités de différentes plantes. Le Cosmographe développe ainsi des sujets larges grâce à l’écriture et à l’illustration. En entretenant moi-même un travail du dessin en transversalité avec des sujets scientifiques, ce premier travail d’illustration dans le milieu éditorial fait parfaitement sens.

 

Norseman Interactive (février à avril 2019)

 

Le jeu vidéo est une forme que j’ai longtemps consommée en tant que joueuse. J’entretiens depuis mon enfance un rapport aux jeux vidéo et tous autres médias qui mettent en exergue la participation des utilisateurs dans des univers singuliers et dans les histoires qui les englobent. Plus récemment encore, mon intérêt s’est décuplé avec mon engagement dans une formation et le suivi de conférences sur les différentes manières d’aborder la narration de diverses thématiques (historiques, sociales...) dans les médias vidéoludiques indépendants. J’y ai reconnu des procédés de travail et des manières de réfléchir particulières à chaque créateur, et me suis replongée dans la magie de l’efficacité de l’interactivité.

Il était important pour moi de passer du côté de la création, en orientant mes recherches vers des studios qui travaillent la narration interactive. En effet, l’interactivité donne aux utilisateurs la faculté de façonner une histoire qui leur est propre, les touchant d’autant plus. Elle donne aussi une priorité à l’immersion, en créant des atmosphères totales, par le son, l’image et le toucher. En un sens, elle me permettrait de poursuivre le travail de petits univers que je fabrique moi-même. C’est dans cette perspective que j’ai élaboré une lettre de motivation interactive hébergée sur un site internet, qui jouait de mes arguments textuels pour créer des images de différents lieux de scènes de vie. Le lecteur devait se plonger successivement dans l’image et l’écrit pour en saisir toutes les subtilités et trouver le passage vers la suite de la lettre, et ainsi poursuivre la traversée de mon monde personnel.

J’ai ainsi travaillé avec le studio Norseman interactive, petit studio rouennais que j’ai pu connaître grâce à leur fiction interactive mobile Somewhere. Je les ai épaulés sur leur toute dernière application interactive Rouen Enigma, qui a pour vocation de faire connaître le patrimoine historique de la ville en faisait suivre à l'utilisateur un chemin parsemé d’énigmes dans les rues de Rouen.

 

Comprendre

Gagner de la force expressive

Je suis plongée dans le travail du rapport du texte et de l’image depuis mon brevet de technicien supérieur en design graphique. Je m'inspire des pièces de théâtre que je joue et que je vois, de Ionesco à la réinterprétation contemporaine de Songes d’une nuit d’été de William Shakespeare par Guillaume Vincent, des romans d’Agatha Christie.

En créant de cette manière des narrations, je parle de mes sensations propres, des émotions de vécus personnels qui naissent, renaissent ou se transforment par la création artistique.

Je prolonge dans mes projets une sensibilité de vie qui m'est propre, que je vis tous les jours. Car tout est vecteur d'émotions : les sensations visuelles comme la couleur ou la lumière particulière d'un lieu, à une certaine heure de la journée, les sons, qui me sont soit irritants, soit plaisants. Toutes ces sensations me font vivre de manière très intense des émotions, qu'elles soient positives ou négatives, et que j'extériorise de manière aussi puissante, par le corps. Une (hyper)sensibilité que je cultive par la création artistique en essayant de réatteindre certains stades émotionnels.

 

Je retourne à ces émotions fortes, qui m'ont dépassé, et je m'y retrouve seule. Dans son cours  « Manières de construire des mondes »,  Richard Scoffier évoque cette volonté d'architectes comme Boulée et Nouvel à nous faire retourner aux émotions primaires 2. Celles qui nous convoque en tant qu'individus, seuls. Que l'on ressent lorsque l'on s'ouvre au monde, que l'on est effrayés, mis face à des choses qui nous dépassent. La masse gigantesque d'un édifice, ses composants et leur répétition, tout cela est mis en place pour créer de la surprise, nous faire revivre l'émotion de stupéfaction première en étant sidérés. Un sentiment qu'Edmund Burke nomme "le délice", qui serait selon lui largement plus lié à la douleur qu'au plaisir. Car c'est un travail d'émotions qui finalement, ne peut se vivre que seul, et qui donne le vertige par sa brutalité.

Se remettre face à des émotions, se laisser aller à la dramaturgie, la ressentir au mieux pour ensuite pouvoir la représenter avec une pleine justesse. J'avais déjà évoqué ce temps que l'on prend pour se mettre face à l'état de son corps, dans mon précédent corpus, dans des réflexions sur l'apaisement par le processus créatif. J'y évoquais Pollock, qui, par les dripping, parvient à se mettre dans un état de corps qui reconstruit 3 les dérives de son esprit.

Dans mon installation et mon animation  Les Villages des Danses, je me suis plongée dans l'imagerie scientifique du corps. Les circonvolutions cérébrales deviennent des montagnes sinueuses que l'on parcourt, ou encore, les différentes couches de muscles de l'estomac deviennent des motifs, circulaires, obliques et longitudinaux, des vagues de différents courants qui recouvrent le lac qu'est devenu l'estomac.

Je transvase du sens dans des motifs, qu'ensuite j'appose dans des illustrations.

Dans Les Villages des Danses, ils remplissent les paysages de nature de formes sensationnelles, qui représentent différents éléments et en même temps, qui habillent ces paysages. Matisse s’est inspiré de ses voyages, dans ses collages il a joué avec les motifs de ces formes naturelles jusqu’à ce qu’elles deviennent ambiguës. Je joue moi aussi des formes, celles scientifiques,

du corps, comme les images microscopiques de la peau, dans Le Village des Danses, mon adaptation animée d'un chant thérapeutique,  pour créer des paysages organiques abstraits.

Comme Lorenzo Mattotti, qui “lutte continuellement”,  je cherche sans cesse la juste balance entre figuratif et abstrait 4. Il évoque en ce sens l'utilisation de repères figuratifs visuels, que sont, dans mon travail, les arbres, les sapins. Des formes récurrentes, qui, dans mon installation Villages des Danses, possèdent une double utilité. Elles présentent à la fois le système nerveux du corps, semblable à une forêt, tout en étant l’un de ces portails qui font passer les paysages à des ensembles de formes abstraites, qui naissent de mon imaginaire, et vice-versa.

Je replonge donc dans mon monde intérieur, que j'extériorise, en le figurant comme de tout nouveaux mondes extérieurs. Par les sensations, je me fabrique donc de nouvelles images mentales, de nouveaux univers. Dans Pierres Paysages, je fabrique des paysages, dont l'inspiration me vient des sensations tactiles que mes doigts perçoivent sur la surface de pierres, qui forme des creux, des pics, ou encore des successions de petites bosses, tantôt douces, tantôt âpres et sèches qui rappellent les traces de roues dans de la boue séchée.

C'est par l'écriture que j'exprime ces univers. L'écriture qui est, selon Christophe André, un acte comme l'est la marche est qui en tant qu'acte permet, plus que les réflexions ou l'introspection, d'explorer son monde intérieur.7  En étant un système de représentation de la parole et de la pensée, elle permet de clarifier ce qui est flou, ou confus en nous, en traduisant nos ressentis. Notamment l'écriture de soi, que je pratique en jouant de l'autobiographique en le glissant vers le fictif, qui permet la transcription de récit confus en récit cohérent. Je pratique l'écriture en suivant l'idée de Proust dans Le temps retrouvé, qu'il faut accorder une grande place aux ressentis. "L'impression est pour l'écrivain ce que l'expérimentation est au scientifique". Il considérait par là que seul l'artiste pouvait décrire la réalité telle qu'on la vivait vraiment. Et, comme Deleuze affirme que l'écriture n'a pas pour vocation d'être une affaire privée, Proust était certain que tout lecteur de son roman "reconnaîtrait en lui-même ce que le livre racontait... Ceci sera la preuve de sa véracité". J'ai envie que mes écrits et les univers deviennent véritables par la résonance qu'ils peuvent avoir chez des lecteurs.

Créer des univers immersifs  est une composante importante dans mon travail. Je rends la  spécificité et le caractère de ces imaginaires par la définition de gammes de couleurs qui spécifie les ambiances de ces univers. Pour ma série d’illustrations d’Alice au Pays des Merveilles par exemple, les couleurs pastel retranscrivent une certaine douceur d’un imaginaire enfantin, mais surtout totalement fantaisiste.

Je l’ai expérimentée spontanément. Il m’arrive souvent de séparer la couleur des formes qu’on lui attribue dans la nature, de la transposer. Ces choix colorés sont ceux qui me semblent les plus efficaces pour retranscrire les sensations que j’ai en tête, au moment de la création.

En transposant ainsi la couleur originale des objets que nous connaissons bien, la lumière contribue à faire naître, dans des lieux ou des images, des ambiances à forts pouvoirs sensationnels. Il est démontré que les couleurs ont une influence sur le corps et sur le cerveau. Il en est de même des ambiances qui découlent des choix colorés que nous faisons lors de la création d'images.

Le travail de la couleur m'aide à "attirer l'œil" vers mes illustrations, pour mieux l'y plonger.

 

J'aime moi-même me plonger dans les paysages naturels, comme absorbée par leur étendue. Dans l'art aussi. Je me plonge dans les signes que donne Patinir dans ses paysages, qui ouvrent une voie vers l'infini. Ainsi, je suis le fleuve Styx, qui guide le regard  jusqu'à atteindre la sublimation, cet état d'emprise du regard 10 que décrit Alain Tapié : « Quand vous entrez au Louvre, dans la salle du Saint Jérôme, c’est le premier tableau que vous voyez. Vous pouvez rester une heure dans la salle, vous ne verrez toujours que celui-là. C’est une question de puissance abstraite, de couleur ». J'ai cherché à provoquer une immersion dans Motivation Interactive, en jouant de la mise en abîme, et je continue à expérimenter des médiums et des formes qui feront vivre au mieux l'immersion.

L'écriture, comme les paysages que je compose, m'offrent un moyen de lâcher-prise, et me donnent une impression de liberté. C'est pourquoi je lie ma vision personnelle du paysage à des sujets très variés, et en lui donnant des formes nées de mon travail de réinterprétation de mes connaissances et ressentis. Car le paysage décrit aussi bien une représentation extérieure, naturelle, qu'un paysage mental propre à chacun par sa morale, son intellect. Il fut, à l'époque de Patinir, une œuvre d'idée où les biomes à la météo tantôt ensoleillée et tantôt orageuse expriment les sentiments de l’homme, de la sérénité à la colère.

 

Je veux à présent, par le projet qu'est Fragments Paysages, trouver un apaisement non pas dans le sujet de l'écriture, mais dans le geste même d'écrire, ainsi que celui du tracé et de la couleur. Où mon ressenti personnel sera mis au premier plan, à la manière des derniers projets que j'ai pu élaborer, en replongeant encore une fois dans les sensations, cette fois celles de mes états au moment de l'écriture de tous ces récits en fragments.

 

Fragments Paysages fera ainsi évoluer mes précédents écrits, en regroupant les multiples petits univers que j'ai pu créer, en leur trouvant un point d'accroche commun qui est la langue, et la manière dont je la manie. Ainsi, j'utilise les expressions de repères géographiques qui sont courantes dans mon écriture, et qui font lien avec la thématique du paysage qui m'est chère. Chaque écrit aura ainsi droit à son paysage, aux formes et aux couleurs qui seront nourries autant des descriptions délivrées par les textes que des souvenirs de mes sensations.

J'y développerai la narration interactive, comme j'ai déjà pu l’expérimenter, un médium qui donne aux utilisateurs la faculté de façonner une histoire qui leur est propre. Car dans ce projet, je souhaite que chacun crée sa propre poésie, en sélectionnant les fragments qui leur parlent le plus, les intrigue. Je veux délivrer mes sensations, par ces écrits, et permettre que chacun y trouve une résonance propre. Et, finalement, ici comme pour mes Archives Minérales, j'utilise l'interactivité pour sa capacité à rendre de l'immersion. Je vais faire que les assemblages de ces dessins deviennent des panoramas, larges, longs à parcourir. Le rythme y sera primordial, pour donner un temps à la contemplation, à la promenade dans ce nouvel univers.

J'interprète ces compréhensions, ces sensations en formes graphiques.

Des impressions que j'extériorise

De dedans à dehors, je parle

Grâce à des motifs, à leur jeu

Les mots pour établir des univers

Créer, soutenir des univers par la couleur

La couleur se jette sur la feuille

 

La couleur pour créer des ambiances

Y naît une immersion

Développer le lâcher-prise

 

Traversée

Rapport de diplôme - Sarah Germain

- Ce rapport de diplôme se déploie horizontalement, en scrollant

Vous pouvez utiliser la molette de votre souris, ou la barre manuelle de défilement vertical

Stages

2. Richard Scoffier, « Manières de construire des mondes. Cours #2 Au commencement l'émotion : Jean Nouvel »,

Université Populaire, 2014

https://www.dailymotion.com/video/x1buoih

 

  3. Fabian Fajnwaks, « Jackson Pollock, le dripping comme sinthome », in La cause du désir, n°82, 2012/3

https://www.cairn.info/revue-la-cause-du-desir-2012-3-page-111.htm

 

4. Florian Rubis, « Lorenzo Mattotti : Je n’ai pas honte de le dire : le dessin est, quand même,

une discipline spirituelle ! », in ActuaBD, 2009

https://www.actuabd.com/Lorenzo-Mattotti-Je-n-ai-pas-honte

7. L'écriture, Christophe André, « L'écriture », in La vie intérieure, 2017

https://www.franceculture.fr/emissions/la-vie-interieure/lecriture

10. Bruno Perramant et Alain Tapié, « Paysage avec saint Jérôme (1516-1517) », in Les Regardeurs, 2016

https://www.franceculture.fr/emissions/les-regardeurs/paysage-avec-saint-jerome-1516-1517

Les images et les histoires possèdent une force

Donner un accès à la connaissance

Rendre curieux

C’est par le livre qu’on y arrive le mieux.

 Ils plantent des graines qui germeront

lorsque leur temps sera venu